L’HUMANISME PROVENÇAL DEVANT LE MONDE MODERNE – Charles Mauron du Félibrige, 1964

Nous vivons chaque jour l’affrontement de l’humanisme provençal et du monde moderne. Par exemple, un attachement naturel nous lie à la langue d’Oc. Or, 1’évolution moderne des esprits et des mœurs tue cette langue, inconsciemment et consciemment, selon un processus dont nous pouvons voir le terme. J’en dirai autant de nos paysages dont la même évolution détruit la beauté caractéristique beaucoup plus souvent qu’elle ne les vivifie. Ne cherchons pas ici qui a tort ou raison ; constatons seulement un antagonisme vécu entre deux systèmes de valeurs. Est-il inéluctable, ou peut-on le dépasser en sauvant le plus de valeurs possibles ? Mistral a naturellement déjà rencontré cette question et il en a traité, en particulier dans « Le Poème du Rhône ». Nous l’abordons, en 1964, avec moins de génie mais avec plus d’expérience.
Tâchons de préciser d’abord les termes du débat. Le monde moderne, c’est celui du machinisme inauguré par la révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles. L’accélération de son développement lui a donné, depuis la Première Guerre mondiale, des aspects de plus en plus spectaculaires, mais sa nature n’a pas changé. Mistral a connu le machinisme ; il a vu l’antagonisme qui l’opposait à sa propre cause. L’allégorie du « Poème du Rhône » ne laisse aucun doute sur ce point ; elle traduit même le sentiment que la cause mistralienne avait été, sur le plan historique, vaincue d’avance, vaincue avant de naître à la conscience du poète. Le pessimisme objectif du poème appartient, en réalité, au Mistral de soixante ans, qui ne croit plus à un triomphe temporel de sa cause et qui se console en disant : la défaite était consommée avant même que je vinsse. Le rêve persistant, transmué en poésie, le « miramen de glòri e de vitòri » était tenu pour la seule réalité valable. L’Anglore et le Prince se sont aimés : c’est tout le gain de l’aventure. Qu’importe ensuite le désastre, c’est-à-dire la mort ? Bien sûr, le Patron Apian ramasse les cordages et remonte la rive, il recommencera sans doute, et peut-être avec espoir, parce qu’il reste placé sous le signe du temps, sous le commandement de l’horloge baudelairienne : « Et hue donc, bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné !  » Mais le poète ne le flatte pas d’un grand espoir. Sur le plan historique, c’est au Crocodilus que Mistral accorde le triomphe ; et le Crocodilus représente le machinisme, origine du monde moderne. Mistral voit en lui une fatalité à laquelle il a échappé personnellement par la grâce de la poésie ; dans la mesure où, demeuré homme, il doit en subir quelque effet, il se résigne ; mais le monde moderne reste bien à ses yeux « l’endoulible que mounto ». Or, l’outrance tragique de ces images révèle clairement, à mon avis, leur caractère subjectif. J’ai déjà souligné ailleurs l’importance de la dépression que connut Mistral lorsqu’au demi-échec de « Calendau » succédèrent la guerre, le désastre, la Commune. D’autres facteurs personnels intervinrent peut-être aussi. En tout cas, les grandes œuvres postérieures à cette crise témoignent nettement d’une recherche de salut ; elles ne pouvaient pas s’accompagner d’une juste appréciation de la réalité actuelle. Le Crocodilus ou le Déluge y apparaissent d’une méchanceté démoniaque gratuite. Nous ne pouvons absolument pas ratifier ce jugement.
Le machinisme, avec tous ses désagréments, est l’unique moyen d’augmenter la production de biens consommables, et l’augmentation de biens consommables est l’unique moyen d’humaniser la condition misérable des masses. Provençal ou non, un humanisme ne peut pas ignorer ces faits. L’évolution moderne, à travers des complications que nous ne pouvons considérer ici, sert des valeurs qu’aucun humanisme ne peut rejeter. Il faut donc l’accepter ou avouer honnêtement que l’on maintiendra la majorité des hommes dans un état que l’on jugerait, pour soi-même, intolérable. On pouvait déjà reconnaître cette vérité au XIXe siècle. Admettons qu’elle est devenue plus facile à discerner aujourd’hui, où un certain nombre de notions économiques sont devenues des lieux communs. Tel est l’appoint que j’envisageai tout à l’heure quand je disais que nous abordions le même débat que Mistral, avec moins de génie mais plus d’expérience. Tâchons maintenant de préciser l’autre terme : l’humanisme provençal.
Mistral nous a légué, voici cinquante ans, outre son œuvre de poète et de lenguisto, une doctrine dont l’intelligence peut saisir les divers aspects, mais dont la connaissance essentielle requiert plutôt un acte de foi et donc une adhésion du cœur. A qui s’adresse cet acte de foi ? À une figure idéale et sacrée qu’il nomme Provence : « Fuguères tu, Prouvènço, un pur simbèu ». Évoquer seulement le sens que Mistral prête à cette figure demanderait beaucoup de temps. Dans « Lou Parangoun », il en fait un archétype : la forme qu’a prise, pour lui apparaître, l’idée de la beauté. Mais dans « La Coumunioun di Sant » et l’inscription sur le tombeau, il l’insère dans une hiérarchie toute catholique d’exaltation, d’intercession et d’incarnation temporelle. Il dit « Provinciae nostrae » comme il dirait « nostrae Dominae », mais avec cette nuance d’une Notre-Dame particulière, presque personnelle, tant il se sent représentant des Provençaux. Cependant, cette même figure, éminemment féminine, et courtoisement adorée à ce titre, devient autour de lui, infuse dans le paysage, une déesse-mère, une « terro-maire » dont la voix murmure une « lengo-maire » et dont il serait « l’enfant rèi ». Ainsi, au niveau du mythe poétique et des souvenirs d’enfance, cette Provence objet de foi, va se dissoudre dans les phantasmes d’un inconscient personnel. Une Provence sacralisée, « dame du ciel, régente terrienne, emperière des infernaux palus » : voilà le cœur de la doctrine que Mistral nous a léguée.
Tout cela peut paraître étrange, mais ne constitue en vérité qu’un exemple d’imagination créatrice. Disons, pour simplifier, que toutes les puissances affectives de Mistral ont été projetées sur une figure mythique, mais non sans lien avec le réel. Dans d’autres circonstances, c’est-à-dire dans la vie d’un autre poète, ou d’un autre homme, ces puissances amoureuses, contemplatives, religieuses, se seraient dispersées sur des objets différents ; elles se sont unies, chez Mistral, en un seul acte de foi, dont l’unique objet n’est précisément ni une femme, ni l’art, ni Dieu, mais une figure qui garde quelque chose de chacun, et qui est projetée sur l’écran de la réalité provençale, dans l’espace et dans le temps. Une expérience affective aussi singulière n’a que peu de chances de se répéter ; beaucoup d’hommes l’esquissent, et c’est ce qui explique la popularité de Mistral ; mais leur univers affectif est réellement différent et comporte d’autres objets, une autre répartition d’intérêts, une autre structure. Et c’est pourquoi Mistral demeura solitaire. L’acte de foi mistralien ne peut donc, à lui seul, fonder un humanisme qui, par définition, doit être proposé à tous les hommes. Disons donc qu’il colore en nous un humanisme plus vaste, en y accentuant, dans un spectre total, certaines valeurs plus que d’autres. Où se poseront ces accents ?
Notre culture est helléno-chrétienne. L’Empire romain, ou romain germanique, lui ont surtout servi de véhicule dans l’espace et dans le temps. Ainsi, jusqu’au Moyen Âge, il serait vain de vouloir discerner un humanisme provençal de l’humanisme méditerranéen. Deux traits originaux apparaissent ensuite : l’idéal courtois marque la nouvelle étape à franchir dans le contrôle des instincts, la capacité d’aimer et de désirer un être en reconnaissant son autonomie, au lieu de l’annexer à soi. Il n’existe pas de plus grand effort psychique que cette transformation de l’objet d’amour en sujet d’amour. L’égalité totale des hommes et des femmes devant la loi n’en est que la forme sociale, abstraite, et elle n’a pas encore été réalisée. Mais ses implications psychiques sont immenses ; par exemple, la courtoisie, au sens fort du terme, et le sentiment de la beauté sont certainement liés. Une claire intelligence de ce point conférerait à l’humanisme provençal une avance sur l’humanisme européen moyen. Un second trait original me paraît celui-ci : l’humanisme provençal, dans la mesure où il s’est dissocié du français, a dû, par la force des choses, jouer avec l’idée d’une civilisation privée de pouvoir, mais libre de clôture. Autrement dit, il a tâtonné ; et cela était déjà sensible dans l’idéal courtois à la recherche de valeurs qui ne fussent ni celles du monde (puissance ou richesse), ni celles du ciel. D’où le rôle joué chez Mistral (et d’Arbaud entre autres) par une sorte de retraite païenne, dans la Provence par rapport à Paris, dans la Camargue par rapport à la Provence. L’humanisme provençal devient par là plus apte qu’aucun autre à remonter aux sources, quelque part entre Athènes et la Judée, cette aisance étant, au surplus, favorisée par l’inspiration même du paysage et du climat méditerranéens.
Car je crois, soit dit en passant, que le climat, dans la mesure où il agit comme un facteur de permanence, ne le fait pas biologiquement à travers une race, mais psychologiquement. Les climats non tempérés sont hostiles, et parmi ceux que leur latitude humanise, le climat méditerranéen est le seul où la nature n’envoûte pas 1’esprit par la dimension même de l’océan, de la forêt ou de la steppe.
Revenons maintenant à notre affrontement de l’humanisme provençal et du monde moderne. Chez Mistral, il tendait au moins à prendre une forme dramatique. Il fallait sauver la figure féminine sacrée des griffes du démon. Nous devons constater que ce démon, issu de la science grecque et réalisant des buts chrétiens, procède du tronc même de l’humanisme provençal. Il fait partie de la famille. Reste que ce cousin indispensable s’enivre aisément de lui-même, tombe dans la démesure. C’est ainsi que, sans la moindre utilité pour sa mission, il tue la langue provençale et détruit des beautés ou bouleverse des quiétudes qu’il court ensuite rechercher ailleurs, stupidement. Cela peut faire beaucoup de mal, non point aux esprits vieillissants et aux esthètes sensibles, mais aux enfants du monde moderne. Admettons que sans catastrophe majeure le machinisme élève le niveau de vie des masses que les civilisations anciennes ont laissées misérables. Notre devoir à son égard me parait clair : il faut l’aider à mieux accomplir sa vraie tâche, comme on aide un adolescent, même brutal. Il faut ne laisser aucun doute sur le fait que, dans son extrême faiblesse, l’humanisme provençal comprend le machinisme tandis que le machinisme ne le comprend pas. L’humanisme provençal n’a de chance de survivre qu’en faisant la preuve d’une réelle supériorité morale, c’est-à-dire d’une avance objective sur la voie du progrès humain le plus général.
Ce résultat n’est nullement acquis d’avance. On ne 1’obtiendra certainement pas en offrant des conseils de sagesse mistralienne qui, tout en s’inspirant de valeurs certaines, ne répondent pas aux désirs du monde moderne. Il est vain de dire au fonctionnaire muté dans une grande ville, à l’ingénieur hanté par un prix de revient, au camionneur poursuivi par son horaire, aux ouvriers dans l’usine, aux dactylographes dans les bureaux, aux écoliers dans l’autobus, aux misérables dans des « bidonvilles » : « Acquérez un supplément d’âme ! cultivez la poésie ! demeurez dans votre province !”. Le voudraient-ils, qu’ils ne le pourraient pas. Et nous ne sommes pas moins impuissants. Dès lors, cessons d’émettre des vœux ; recherchons, pour des problèmes concrets, des solutions tenant un peu plus compte de nos valeurs propres et proposons-les. J’ai cité deux de ces valeurs : l’amour non possessif et la patrie libre des pouvoirs. Il y en a peut-être d’autres, mais ne suffisent-elles pas à définir une certaine façon d’aborder les problèmes et de projeter dans l’avenir des solutions qui peuvent servir de phares ? La liberté paraît leur point de convergence. L’humanisme provençal devrait, en principe, lutter pour toutes les délivrances. Ainsi seulement il peut dépasser la sienne. Fidèle à sa langue, qui en est la clef, et la défendant de toutes ses forces, il pourrait survivre même à son absence. L’ombre d’une clef brise encore des chaînes.

Charles Mauron
Palais du Roure, février 1964

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